ACTES TEXTUELS

[] Par Xavier Casanova

L’intelligence collective n’est pas un état statique, mais, comme toute manifestation d’intelligence, une dynamique durable « d’intériorisation de l’extériorité et d’extériorisation de l’intériorité », pour reprendre une formule de Jean Piaget. Il faisait ainsi le lien entre les cycles fondamentaux du vivant observés à différents niveaux : la cellule, l’organe, le corps, par exemple. À chacun de ces niveaux, la dynamique du vivant se lit à toujours à travers un même schéma fondamental où la matière vivante interagit avec son environnement, en le transformant ou en se transformant elle-même : assimilation ou accommodation, disait Piaget.

L’intelligence s’ancre dans ce processus biologique. L’intelligence humaine le déploie en projetant dans son environnement des artefacts, des objets fabriqués. Ces objets ont la propriété d’incorporer l’intelligence engagée dans leur fabrication, et de susciter celle qui s’engage dans leurs multiples usages. Parmi ces artefacts, les représentations symboliques produits dans des actes d’inscription ont donné naissance au « world on paper », selon l’expression de David R. Olson, à la « raison graphique » évoquée par Jack Goody. Aux technologies de la matière s’ajoutent ainsi les technologies de l’intelligence. « L’être de projection », dont parle Edward T Hall ne projette pas dans le monde que des outils, mais aussi des miroirs.

Si la numérisation rend le papier obsolète, elle n’en conserve pas moins le cœur de ces technologies de la pensée : les signes, et les cycles permanents de leur production et de leur interprétation. Ces signes s’assemblent dans des configurations dont le volume, la diversité et la complexité croissent de manière exponentielle. Dans cette croissance, l’écart se creuse entre « lettrés » et analphabètes, imposant même de redéfinir d’urgence le niveau d’alphabétisation visé, par exemple, par le « socle commun de compétences » introduit dans l’enseignement primaire.

Dans cette croissance, qui n’a pas d’autre image que la figure nébuleuse du « cloud », l’entreprise ne peut pas se défausser indéfiniment de toute responsabilité pédagogique, tout en distribuant au monde enseignant ses exhortations complétées de leçons de morale. C’est ce que semblent avoir compris ces entreprises de pointe qui se transforment en campus, plutôt que de poursuivre le rêve fallacieux de cités scolaires transformées en usines, où ne circulerait qu’un flux de consignes « verbe, sujet, complément » énoncées dans le vocabulaire 800 mots des rappeurs, une référence en matière de simplification.

Simplifier est, certes, tout un art. N’oublions pas qu’il n’a de sens que s’il se met en œuvre à partir d’un certain degré de maîtrise de la complexité, et qu’il se déploie avant tout comme un marchepied vers cette complexité. Complexité de l’extériorité, l’Univers, autant que de l’intériorité, âme, esprit, psychisme ou intelligence, selon le référentiel que l’on se donne.

Il est peut-être temps, à cet égard, de retrouver le goût des textes denses et le plaisir des interprétations infinies. En effet, la numérisation ne met-elle pas entre nos mains des objets denses ? Est-ce seulement pour répandre massivement du contrôle social et des usages bornés ? Ou pour permettre l’émergences de nouvelles normativités, aussi universelles que les droits de l’homme, fondées sur un meilleur partage, un meilleur emploi et un meilleur développement du potentiel humain ?

Retour au texte. Aux actes textuels fondamentaux : la notation et l’interprétation. Poursuivre, par le truchement d’un jeu avec les signes – ininterrompu depuis la nuit des temps – la « révélation » de l’élan vital dont ils sont autant l’expression que l’expansion. Bien voir que les 240 caractères d'un Tweet créent une contrainte du même ordre que celle qui limite la longueur des textes gravés sur le marbre des monuments et le granit des tombes, faisant renaître un art de la formule lapidaire dont on faisait autrefois des blasons ou des épitaphes, comme aujourd’hui des mots d’ordre et des slogans. Ces formules pointent-elles vers le texte dense où se déploie l’argumentation valide, ou bien vers des agrégats diffus de préjugés simplificateurs prêts à se figer en consensus ? C’est à voir… À interpréter, donc.